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Chapitre 17 Ne pas nourrir la mousse

  Nous discutons dans la calèche.

  Enfin. Quand je dis ? nous ?, je veux surtout dire que J-Rob parle et que je fais oui de la tête en essayant de retenir un maximum. Scully est sur mon épaule, version pixie sage. ?a m’inquiète.

  ? En effet, jeune Murphy, Reine Scully, l’alchimie est intrinsèquement liée à la magie. Prenez par exemple le toit de la cathédrale. Celui-ci a été commissionné par le C.V.O. de la capitale dès son entrée au pouvoir. ?

  ? Le sévéo…? ?

  ? Le C.V.O. Chief Visionary Officer. C’est le régent actuel. ?

  Je cligne des yeux.

  Ok. Donc ici, même les dirigeants ont un intitulé LinkedIn. CVO. Régent. Je vais faire semblant de comprendre.

  ? Il va falloir m’expliquer le système politique de ce pays, J-Rob. ?

  ? Ah, plus tard, plus tard. Nous arrivons. ?

  Je tourne un peu la tête.

  ? APA ? Prends note. Et si tu as quelque chose sur “C.V.O”, c’est le moment. ?

  Dans ma tête, ?a fait un bruit de petite ampoule qu’on secoue.

  ? C-clic… Bzzz… entrée créée : C.V.O. Informations incomplètes. ?

  Parfait. Le savoir, version trouée.

  Les rues de maisons mitoyennes laissent place à une propriété immense. Plusieurs batiments, des dizaines de cheminées qui charbonnent, une chaleur lourde, et partout des conteneurs posés comme des briques de Lego industrielles. Des gens vont et viennent avec des caisses, des pinces, des rouleaux de cuivre, des fioles. ?a sent le métal, l’alcool, et un truc acide qui te pique la gorge.

  Si ?a, c’est les alchimistes, je suis curieux de voir les forgerons. Eux, ils doivent faire fondre les montagnes directement.

  J-Rob suit mon regard.

  ? Ce sont des laboratoires louables à la guilde. Vous pouvez y mener vos propres projets. Certains membres ne jurent que par leur conteneur. ?

  La calèche ralentit devant un batiment central, plus imposant que les autres. Des portes hautes, des vitres opaques, des tuyaux qui montent et descendent comme des veines.

  J-Rob sort une petite carte rigide, scellée d’un symbole doré.

  ? Je crains, hélas, de ne pouvoir annuler mon voyage et passer les prochaines années en compagnie de Reine Scully. Beaucoup de personnes en patiraient. Je dois honorer ma parole. Prenez ceci et montrez-le à la réception. Vous serez bien re?us. ?

  Il incline la tête vers Scully.

  ? J’espère croiser à nouveau votre route, Reine Scully. ?

  ? Hihi. ?

  Scully ne bouge pas. Pas un battement d’aile. Et pourtant, j’ai l’impression qu’elle vient de sourire. Pas la version mignonne. La version qui signe un truc avec ton nom sans te demander.

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  J-Rob repart, nous fait signe comme si on venait de sauver son enfance.

  Je lui réponds avec mon pouce levé. Je suis poli.

  Quand la calèche s’éloigne, je me penche vers mon épaule.

  ? Scully. Tu lui as fait quoi ? ?

  ? Rien. Je l’ai juste… noté. Hihi. ?

  Super. Il est "noté". J’espère que ce n’est pas comme être "catalogué", ou "date de décès"

  On avance entre les conteneurs. Certains fument. D’autres pulsent comme des lanternes. J’entends un bruit étrange, comme du verre qu’on fait chanter avec un doigt mouillé, mais à travers une tuyauterie. Toute la zone a une musique de fond involontaire.

  Je repère un grand batiment et j’ouvre une porte.

  Derrière, ce n’est pas une réception. C’est un hangar.

  Un immense hangar.

  Des vasques grandes comme des bassins, des alambics géants, des soufflets, des brasiers, des cuves plus hautes qu’une maison, des cha?nes, des rails au plafond. ?a ressemble à une cathédrale… mais pour gens qui prient avec de l’acide.

  ? C’est pas le centre d’accueil… ?

  Trop tard.

  Un vieil homme en blouse blanche me désigne du doigt, l’air de quelqu’un qui vient de voir un rat entrer dans sa cuisine.

  ? Vous n’avez pas le droit d’être ici ! ?

  Un assistant fonce vers moi. Il a déjà la posture du type qui va te sortir par la nuque.

  ? Je m’appelle Murphy, je suis ici sous recom… ?

  Une cuve, à gauche, déborde de mousse.

  Pas une petite mousse timide. Une mousse agressive. Une mousse qui a décidé qu’elle était une créature à part entière et qu’elle voulait vivre dehors.

  Les alchimistes s’écartent d’un seul mouvement. Panique ma?trisée. Quelqu’un appuie sur un énorme bouton rouge. Certaines choses sont compréhensibles inter-monde.

  Une alarme retentit. Des jets d’eau se déclenchent, nettoient la mousse, forcent un couvercle à se rabattre. Et là, j’entends un “bip” tellement familier. ?a sonne comme une purge autorisée.

  Le liquide se vide sous le sol par un réseau de tuyaux.

  Le vieux hurle.

  ? Mauvais dosage ! Qui était sur… ?

  L’assistant me pousse dehors sans la moindre douceur, referme la porte, et respire comme si je venais de le condamner à une année de paperasse.

  ? Monsieur. Murphy, c’est ?a ? Vous parliez de recommandation. ?

  Je tends la carte de J-Rob comme on présente un passeport à un garde-frontière.

  ? Le Comte Jean-Robert de Arnix de Sainte-Moneta. J-Rob. Il m’a conseillé de me présenter à l’accueil de la guilde. Je cherche… à comprendre comment ?a fonctionne. Et, si possible, à ne pas déclencher une alarme à chaque bonjour. ?

  Il ajuste ses lunettes.

  ? Ce vieux renard… ? Il me regarde, puis regarde Scully. ? Ah. Je vois la pixie. Je comprends son intention. ?

  Son ton change. Pas gentil. Pas méchant. Prudent.

  ? Je suis Cody. étudiant alchimiste, dernière année. Venez. L’accueil, c’est par là. Et… Monsieur Murphy. Un conseil. ?

  ? Je prends. ?

  ? être béni par un être magique provoque de la jalousie ici. Une jalousie active. Certains vous adoreront. D’autres voudront vous tester. Et quelques-uns voudront… vérifier si votre bénédiction peut se détacher. ?

  Je sens ma nuque se tendre.

  Donc ils pensent que je suis un gars “touché par la nature”. Très bien. Avec ma chance, je vais être touché par autre chose.

  Scully, elle, bat lentement des ailes, parfaitement innocente.

  ? Et toi, Cody. Tu vois ?a comment ? Pourquoi une pixie se poserait sur moi ? ?

  Cody hésite, cherche ses mots.

  ? On dit qu’elles se lient aux gens qui comptent. Pas forcément parce qu’ils sont puissants. Parfois parce qu’ils sont… au bon endroit. Au bon moment. Pour changer quelque chose. ?

  Il baisse la voix.

  ? En bien ou en mal. ?

  Je déglutis.

  ? APA, retiens ?a. ?

  ? D-dacodac. ?

  Le batiment d’accueil est plus calme. Des comptoirs, des panneaux, des apprentis qui passent avec des plateaux de verrerie comme si une vie entière dépendait de ne pas trébucher. ?a sent l’encre, la cire chaude, les vapeurs d'alcool.

  Cody parle avec un h?te d’accueil. Je ne capte pas tout, mais je vois le moment exact où la carte de J-Rob fait glisser la conversation sur un autre rail.

  L’h?te lève les yeux vers moi.

  ? Monsieur Murphy. Vous serez re?u demain matin par le ma?tre de guilde. Une chambre et un repas vous seront délivrés en heure. Vous êtes l’invité du Comte pour ce soir. ?

  Il marque une pause, sans sourire.

  ? Veuillez vous restreindre à ce batiment et à votre chambre jusqu’à votre entretien. Pas d’accès aux laboratoires. Pas d’accès aux zones de distillation. Pas d’accès aux conteneurs. ?

  Je hoche la tête très sérieusement.

  Je suis l’homme le plus sage du monde.

  ? Compris. Je vais rester… très, très restreint. ?

  ? Très bien. ?

  Cody se penche vers moi en marchant.

  ? ?a, c’était la version polie. La vraie traduction, c’est : ne touchez à rien. ?

  Je regarde Scully.

  ? Tu as entendu ? ?

  ? Hihi. ?

  Je sens que la journée va être longue.

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